Le champignon empoisonné de Corée du Nord

C’est sur le blog de Cécile que j’ai découvert cet ouvrage. Lire un bouquin écrit par un auteur Nord-Coréen était dans mon viseur depuis un moment, et l’existence de ce recueil de nouvelles passé en Corée du Sud m’a fait franchir le pas. Au lieu d’avoir droit à un témoignage ou un ouvrage de propagande on a sept nouvelles écrites dans les années 90 et relatant la vie de divers personnages de Pyongyang à la campagne où sont relégués celles et ceux catégorisé.es «anti-revolutionnaires». Je ressors mitigée de cette lecture.

Le frisson de découverte associé à la lecture d’un ouvrage unique n’est pas arrivé ; alors que j’avais particulièrement aimé découvrir des nouvelles du Tibet dans la même veine il y a deux ans, ici les histoires et l’écriture de l’auteur (dans sa traduction) m’ont laissé légèrement de côté. Ce n’est pas que le style est mauvais, mais plutôt qu’il est figé, grinçant comme une armoire qu’on aurait pas ouvert depuis un moment. Les personnages, avec leurs histoires pour le moins tragiques, sont racontés à la troisième personne. D’ordinaire cela ne m’empêche pas de m’y attacher, mais là j’ai eu l’impression de ne jamais vraiment les voir, les suivre ou être émue. Il me semble que la traduction y est pour quelque chose ; après tout traduire une langue asiatique en français rend une certaine étrangeté, que ce soit pas la structure des phrases, le styles ou la façon dont on écrit dans un pays si différent. Mais d’autres livres écrits en japonais, chinois ou coréen ont tout de même réussi à me sembler vivants.
J’ai l’impression que l’auteur avait à la fois écrit des petits apologues destinés à ses concitoyens pour leur faire découvrir l’esprit critique, mais aussi que ça avait été spécialement dirigé à des lecteurs étrangers à cause de la façon dont il explique des choses pourtant quotidiennes qu’un Nord-Coréen connaîtrait. Ce mélange ajoute à l’étrangeté de l’oeuvre.

« Comment une chose pareille était-elle possible en ce monde ? Ce pays devait être sous le coup d’un sort maléfique, sinon comment expliquer que les hurlements du supplice de tous ces gens du petit peuple se soient transformés en ‘éclats de rire heureux’ ?»

Les histoires comme je l’ai dit sont tragiques, désespérantes même. On sait qu’il n’y a pas de lueur magique d’espoir en Corée du Nord, et même si Bandi nous présente des personnages qui aiment, se sacrifient et sont en bref capables de toute la variété de sentiments positifs (comme négatifs) dont l’humanité se targue, leurs destins sont si désespérants qu’encore une fois je suis restée extérieure. En lisant quelque chose se déroulant en Corée du Nord on a l’impression de découvrir une dystopie qui a été trop loin. Cela pourrait même sembler absurde, pas croyable. Une famille est jugée anti-revélutionnaires et envoyée à la campagne (dans un camp de travail surement) parce que leur petit enfant fait des crises de paniques en voyant le portait du dictateur accroché aux murs de Pyongyang. Une autre est reléguée à la campagne et interdite de s’élever dans l’administration parce qu’un jour le grand-père a fait mourir une boite de culture de soja ; cela va même jusqu’à interdire le petit-fils à être délégué de classe. Et même en sachant que tout cela a pu arriver sous une forme ou une autre, cette quotidienne absurdité ne m’a pas touché, j’ai honte de l’avouer, comme la violence d’un camp de travail aurait pu.
Addendum : en y réfléchissant, récemment plusieurs ouvrages ne parlant de violence terrible dans un contexte aussi compliqué que celui de Corée du Nord m’ont ému ; il me semble alors que ce n’est pas le manque de violence visuelle et immédiate qui n’a pas accroché, mais la façon dont Bandi raconte la vie quotidienne.

J’ai eu envie pendant ma lecture tout de même d’en apprendre plus sur le pays, de lire des témoignages – j’aurais peut-être dû commencer par là –, mais ensuite je me suis faite une réflexion. L’importance de cette oeuvre littéraire m’est apparue. Contrairement aux autres livres Nord-Coréen disponibles il ne s’agit pas d’un témoignage donné par des réfugiés, il s’agit de fiction ; d’une création de l’imagination faite en secret et reflétant une préoccupation littéraire et de mémoire pour quelqu’un vivant vraisemblablement encore sous le régime. Ce n’est certes pas un coup de cœur, mais comprendre cela me fait le voir dans une autre lumière et me fait vous le conseiller. La critique du régime, de par sa virulence, m’a vraiment étonnée ; on s’attendrait à ce que l’auteur se protège, mais quand on sait que simplement écrire et montrer ces destins l’enverrait en camp, qu’il critique alors ouvertement Kim-Il sung (ils ont oublié le mot dictateur dans sa bio) ne semble pas plus grave d’un certain sens.

La dénonciation, Bandi (2014 – traduit par Lim Yeong-hee et Mélanie Basnel – éditions Philippe Picquier)

Le nombre de bêtises qu’une personne intelligente peut dire dans une journée n’est pas croyable.

« Oui, tout cela pourrait bien disparaître, et cet effort de culture qui nous paraissait admirable (et je ne parle pas seulement de la française). Du train dont on va, il n’y aura bientôt plus grand monde pour en sentir le besoin, pour la comprendre ; plus grand monde pour s’apercevoir qu’on ne la comprend plus. »

J’ai acheté Journal (1939-1942) sur un coup de tête il y a quelques années. J’ai une passion pour les journaux d’écrivains, et cet exemplaire décrépi de 1946 m’appelait : le papier jauni et poreux, les rebords de pages inégaux à cause de la coupe des cahiers, les caractères du texte en relief et courant sous les doigts de la lectrice. Quelques fois déjà j’avais voulu m’y mettre, surtout après que des attentats aient eu lieu, pour voir comment quelqu’un ayant vécu une époque encore plus troublée pouvait s’en accommoder. Il se trouve qu’il ne s’agissait pas là des meilleurs moments pour lire le récit d’années de guerre et d’occupation, et ce n’est qu’au lendemain de l’élection présidentielle, avec mon anxiété redescendue à un niveau raisonnable, que j’ai pu m’y plonger.
La prose de Gide est un délice. Il faut prendre son temps pour savourer ses phrases, le tout accompagné d’une édition originale, et s’imaginer l’époque, ce qu’on aurait ressenti. Comme lorsque j’ai découvert la plume de Joseph Kessel, j’ai vu en Gide un frère humain, comme quelqu’un de familier enfin reconnu dans une foule d’inconnus indifférents. J’ai aimé suivre ses réflexions sur la guerre, la révolte, les raisons de la défaite et la façon dont les Français (selon lui) s’accommodaient de l’occupation. Certainement un intellectuel vivant en France libre peut se permettre des états d’âmes qu’un paysan en zone occupée n’aura pas le luxe de se raconter, et j’ai pensé à mon grand-père caché pendant six mois dans une cache de un mètre sur un pour échapper au travail forcé pendant que Gide se plaignait de n’avoir pas de steak à la fin de son repas. Il faut bien avouer qu’une partie non négligeable de la population française n’a pas souffert des mêmes restrictions et peur, alors son témoignage, pour irritant qu’il puisse être parfois si l’on pense à ceux ayant plus souffert, n’en n’est pas moins édifiant. D’autant que Gide ne se cache pas des privilèges qu’il possède. Je comprends de plus le tollé qu’a pu créer la publication de certains des passages de ces journaux quand Gide écrit :

« Si la domination allemande devait nous assurer l’abondance, neuf Français sur dix l’accepteraient ; dont trois ou quatre avec le sourire. (…) Le sentiment patriotique n’est du reste pas plus constant que nos autres amours qui, certains jours, si l’on était parfaitement sincère, se réduiraient à bien peu de chose ; mais l’on ose rarement s’avouer le peu de place qu’ils tiennent alors dans nos cœurs. »

Comme avec ma relecture de Mes bibliothèques de Varlam Chalamov, j’ai été touchée par les passages où Gide parle de ses lectures et la façon dont il choisit de retranscrire son ressenti. Nous ne sommes certes pas d’accord sur tout (ne pas aimer Les trois mousquetaires, franchement), mais quand il parle de Racine, Colette, ou Steinbeck je souriais. Je trouve les journaux en général pleins de belle humanité inattendue et un passage sur un chandail perdue peut autant compter qu’une réaction à la capitulation de Vichy. Cependant le bas blesse parfois. Gide qui semblait être un homme plutôt ouvert d’esprit, enclin à se remettre en question et à ne pas haïr indifféremment les Allemands, peut faire preuve d’un sexisme violent et hors de propos. Alors que nous parcourons ses impressions de lectures, nous apprenons avec plaisir que « la plus intelligente des femmes reste, dans le raisonnement, au-dessous du moins intelligent des hommes. », je vous épargne la suite. Ces éclats misogynes aussi incongrus que banals (les femmes sont trop sentimentales, etc.) font baisser cette lecture dans mon estime, mais le reste est si intéressant et riche que cela ne parvient pas entièrement à gâcher mon souvenir. On aura compris que je le conseille, si mon édition n’est pas la plus pratique à trouver, il me semble que les années que j’ai parcouru sont disponibles dans l’anthologie de chez Folio. Et maintenant j’ai envie de lire Alexandre le Grand de Racine.

Journal (1939-1942), André Gide (1946).

Avis express #4 | Cotillons et démons

Il me semble enfin pouvoir souffler après que ce deuxième semestre à la fac soit (presque) terminé. Il ne me reste concrètement qu’un oral mi-mai, la rédaction de la fin de mon mémoire et sa soutenance. Si j’aurais eu théoriquement le temps d’écrire ici ou bien de lire plus pour le plaisir pendant les cours, ce qui me manquait était l’espace mental pour. Un master et surtout la rédaction d’un mémoire implique beaucoup, beaucoup, de lectures. Et au final quand j’ai envie de décompresser lire encore plus ne me venait pas trop à l’esprit, si ce n’est pour deux-trois livres par mois. Aujourd’hui donc je vais vous parler de deux de ces lectures.

Billie Bridgerton est l’aînée de sa fratrie. A la fin du 18e siècle il n’est pas courant de voir une jeune fille prendre à cœur la gestion d’un domaine, mais c’est pourtant ce qu’elle fait. Casse-coup, allergique aux robes et aux mondanités, Billie n’en est pourtant pas mois rattrapée par sa condition et la nécessité de se marier. Et si elle ne voit pas d’inconvénient à épouser l’un ou l’autre de ses voisins et amis d’enfance, il y en a bien un qu’elle ne peut pas voir en peinture c’est George l’aîné, et pourtant…

Je vous avais déjà parlé de mon goût pour les romances ici. Et à ce moment-là je vous écrivais déjà qu’une de mes autrices favorites du genre était Julia Quinn. J’étais d’ailleurs un peu désespérée puisque j’avais fini sa série des Bridgerton et que ses autres travaux ne sont pas aussi sympas. Quand soudain j’ai eu connaissance de Because of Miss Bridgerton. Le bouquin se place en préquelle de la série éponyme puisqu’il se passe une génération avant. J’ai adoré replonger dans l’écriture rythmée et amusante de Quinn, on vient voir la romance à trente-trois mille kilomètres, mais surtout on rit, on est ému (c’est beaucoup moins rocambolesque que certains de ses autres romans et c’est bien), on a des jolies robes et Billie. C’est un personnage peu commun, avec un fort caractère et dont on ne va pas attendre qu’elle s’éteigne dans les bras de son prétendant. Et elle garde de son agentivité, alors que quelque fois quand même les héroïnes de Quinn n’en sortent pas la main aussi haute qu’elles y sont entrées (si vous comprenez cette phase, bravo). Surtout j’ai bien rit et était émue pendant une soirée, coupée des angoisses du master, et c’était cool. En prime j’ai appris pleins de mots pour frimer en société (et en cours de traduction).

The Dark Days Pact fait suite au Dark Days Club où nous découvrions Lady Helen, une jeune aristocrate sur le point d’être présentée à la cours et mariée au plus offrant pour effacer les stigmates de la conduite suspecte de sa mère. Seulement au début du 19e siècle en Angleterre, les choses sont bien plus sombres qu’elles ne semblent et l’empereur Napoléon n’est pas le seul ennemi dont il faudrait se méfier. Des démons sous forme humaine vivent en effet au côté de Lady Helen et pourraient bien préparer quelque sombre dessein.

Je ne vais pas plus résumer le volume, histoire de ne pas spoiler celles et ceux d’entre vous qui n’auraient pas lu le premier. Je vous en parlais l’année dernière d’ailleurs, et sans avoir crié au coup de cœur, j’avais passé un très bon moment. J’avais aimé le riche tableau historique dressée par l’écrivaine ainsi que lady Helen. J’avais déjà relevé que l’intrigue n’était pas le plus fantastique du monde, mais j’étais quand même impatiente de lire la suite. Malheureusement ce deuxième volume regroupe les défauts du premier et en ajoute d’autres. Moi qui voulais lire un roman baigné de fantastique et de Régence, apprendre des mots (oui c’est un peu mon truc pendant l’année scolaire), et juste passer un bon moment j’ai retrouvé cette sensation désagréable de devoir à moitié se forcer pour reprendre ma lecture. Alors que j’avais aimé la présentation historique du premier, j’ai trouvé ici que cela prenait vraiment trop de place. C’est très intéressant mais cela alourdit beaucoup l’écriture. Alors qu’on suit une scène d’action haletante, l’héroïne va trouver judicieux de discuter pendant un paragraphe d’un point d’étiquette, ou bien d’avoir un débat philosophique avec ses camarades alors la résolution de l’intrigue nous attend derrière une porte. Si la situation d’Helen, jeune fille élevée dans la plus pure tradition de la haute société britannique, est bien présentée et offre un questionnement sur le genre et l’éducation, son caractère et son incessant prêchi-prêcha donne envie de la lancer par la fenêtre. De plus, la romance qui au départ me plaisait pas mal prend trop le côté habituel et sexiste du mec ténébreux qui peut être odieux parce qu’il a un passé terrible et beaucoup de responsabilités. La fin, et la situation originale qu’elle présente me tenterait presque assez pour le prochain, et final, volume. Nous verrons. La tentation d’apprendre des nouveaux mots historiques pourraient bien avoir ma perte un d’ces quatre.

Si le premier tome de Lady Helen a été traduit, ce n’est pas encore le cas de celui-ci aux dernières nouvelles. Même chose pour la romance, la série Bridgerton est entièrement traduite, mais pas ce nouveau volume.