Avis express #3 : des autrices Japonaises

miniature-japonL’an mil au Japon, période Heian. Sarashina, Murasaki Shikibu et Izumi Shikibu vont toutes à un moment ou un autre faire partie de la fastueuse cour impériale. Poétesses, dames de compagnie, écrivaines, elles vont aussi tenir des journaux nous ouvrant une fenêtre sur cette curieuse période de l’histoire japonaise où la couleur d’une manche pouvait faire ou défaire une réputation.

Ce petit bouquin contient trois journaux, tous écrits à peu près à la même période. Acheté en 2012 et lu par petit bout j’ai fini par avoir suffisamment envie de littérature japonaise pour m’y plonger une bonne fois pour toute. Si le Japon me passionne je suis absolument inculte concernant son histoire en général et j’ai été soufflé en entrevoyant la vie de cette époque. Les rituels de la cours, les vêtements, les vies de ses femmes. Lire leurs mots à mille ans d’écart est très émouvant et étrange tellement leur préoccupation concernant l’amour, la famille, la solitude sont les mêmes que nous avons à présent.
J’ai particulièrement aimé le journal de Sarashina qu’elle a tenu pratiquement toute sa vie et où elle nous parle parfois de ses lectures, comme on peut tou.tes le faire sur internet. J’ai également beaucoup apprécié celui de Murasaki Shikibu (l’autrice du Dit du Genji) où elle décrit une courte période à la cour, parlant en détails des vêtements, des mœurs et de son oeuvre aussi. Cela me donne très envie d’en apprendre plus sur la période Heian, et de lire pleins de choses se passant au Japon.

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Akino est une artiste Japonaise installée à New-York depuis plusieurs années. Au fil des pages elle nous partage des petites vignettes de sa vie là-bas.

Je n’avais pas du tout entendu parler de ce manga avant de le croiser à la bibliothèque. Tout de suite j’ai eu envie de le lire parce que j’adore les récits de voyage et que j’ai ma petite obsession japonaise ces derniers temps. Je suis ravie de m’être laissée tentée parce que j’ai passée un super chouette moment avec ce bouquin.
Depuis que j’ai passé un an au Pays de Galles je suis plus sensible aux récits de gens vivant eu aux à l’étranger ; les différences qu’ils remarquent avec leur pays d’origine, la nourriture, les souvenirs de la maison, les problèmes de l’apprentissage d’une langue, etc. J’ai retrouvé dans Chroniques New-Yorkaises toutes ces choses et plus encore. Le format du bouquin, une double page pour chaque anecdote et parfois une autre double-page pour une suite, rend le truc très dynamique. J’ai adoré découvrir les réflexions de Kondoh sur le fait d’être bilingue, de rencontrer des gens du monde entier, des petites choses qui énervent, amusent, émerveillent quand on découvre un pays et une culture. Les petites choses qu’on ne voit pas dans les séries télés ou les choses qu’on peut lire sur un pays : l’attitude des gens dans les restaurants, les laveries automatiques, le prix de certains aliments de chez soi qui sont exorbitants à l’étranger.
J’ai aimé qu’elle ne juge pas méchamment, qu’elle présente juste les faits (un peu comme Delisle dans Chroniques de Jérusalem) et son étonnement. J’ai été très sensible à sa plume légère, à ses petites réflexions sur le voyage, sur les nouvelles de la maison (qu’est-ce qui se passerait s’il y avait une catastrophe dans mon pays d’origine et que je dormais pendant que ça se déroulait ?). J’ai trouvé ça tendre, drôle, terriblement intéressant et j’adorais l’avoir sur mes étagères maintenant !

Chroniques New-Yorkaises, Akino Kondoh (2016)

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Avis express #2 : Le noir de Mansfield Park

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Kuro est une voyageuse ; dans un pays aux accents de contes de fées, accompagnée d’une chauve-souris et de deux petites filles étranges, elle est à la recherche de quelqu’un. Une sorcière noire peut-être.

Si je me souviens bien j’ai lu les deux premiers tomes de cette série il y a au moins cinq ans. J’avais tout de suite été séduite par l’étrangeté, le trait de crayon et la beauté qui ressort de l’histoire. Résumer ce dont ça parle n’a presque aucun intérêt puisque l’un des grands plaisirs à la lecture est de découvrir, par des sauts temporels, des phrases en passants, le passé des personnages, leurs buts, leurs blessures. Les références aux contes de fées, l’importance des récits, tout s’orchestre pour créer une histoire douce-amère attachante et terriblement marquante.
J’ai particulièrement aimé ces deux volumes pour les réponses qu’ils apportent sur les précédents ; les fils temporels se regroupent, on comprend mieux pas mal de choses et mon petit cœur s’est serré à certains chapitres. Je veux très certainement la suite et ce serait chouette que chaque volume ne soit pas publié à trois ans d’écart à chaque fois.
♫ Sinon l’ambiance se prête bien à Stay gold de First Aid Kit.

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mansfield-parkFanny Price est élevée dans la famille riche de sa tante Bertram à Mansfield Park. Parente pauvre, elle serait inférieure à ses cousins et ne devraient aspirer qu’à rendre service. Seulement Fanny grandit et la vie calme et élégante de Mansfield va être troublée par de nouveaux voisins.

C’était le dernier Austen qu’il me restait à lire et je me le gardais au chaud, parce qu’un monde sans Austen à lire est bien triste. Seulement contrairement à ses cinq autres romans, plutôt que de suivre une héroïne on découvre plusieurs personnages, et pas forcément des plus sympathiques. Ajoutons à cela que Fanny est assez quelconque, sans caractère la plupart du temps, mais quand elle a un sursaut de personnalité elle craint carrément par la brusquerie de ses jugements. C’est aussi long et il ne se passe rien pendant deux cent pages puis l’histoire est pliée en cinq. Et ne parlons pas d’Edmund, cette romance est vraiment louche (les trucs entre cousins, brr). Mrs Norris est l’un des personnages les plus horribles que j’ai jamais rencontré ; Catherine de Bourg à côté c’est une débutante.
Il est vrai que l’écriture, l’ironie, la description de la société sont toujours autant passionnantes et pointues. Je trouve même intéressants de voir comment on pourrait considérer le roman comme l’histoire d’un homme qui va presque choisir la mauvaise épouse, mais je suis incapable d’aimer un bouquin avec tellement de personnages détestables, et une construction qui ne m’a vraiment pas semblé la mieux réussie. Bref, ça n’a pas été un coup de cœur. Et l’adaptation avec Billie Piper est aussi bof que le bouquin.

Let’s think of things in themselves

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Ça été deux semaines un peu bizarres.
J’ai écrit la dernière page de mon journal de voyage et j’ai découvert pleins de trucs. Parfois il peut se passer un mois sans que quelque chose d’enthousiasmant mentalement parlant arrive, et là en quelques jours je suis tombée sur deux-trois livres qui m’ont chamboulé et la meilleure série documentaire que j’ai jamais vu. J’ai presque envie de freiner mes prochaines lectures pour ne pas briser l’enchantement qui s’est abattue sur moi. Tous ces trucs bien d’un coup, c’est suspect non ?
Benoîte Groult est décédée, le référendum en Grande-Bretagne. Pas de rapport avec la choucroute ? Un peu si. Ah oui et j’ai regardé Star Wars VII: The force awakens.

Mais prenons le début par le commencement.
J’ai emprunté Ainsi soit Benoîte Groult à la bibli. Je cherchais une bonne grosse BD pour célébrer mon retour en France et ma première visite à la bibli. et je suis tombée sur celle-là. De Catel (et Bocquet) j’avais déjà leur biographies illustrées (leurs BD biographiques ?) sur Kiki de Montparnasse et Olympe de Gouges alors j’ai naturellement été curieuse de lire celle-là surtout que je n’en n’avais jamais entendu parler. Benoîte Groult j’avais essayé une fois de lire son bouquin emblématique Ainsi soit-elle mais je n’avais pas accroché, et je peux vous dire que maintenant c’est le prochain truc que je vais acheter.
Si vous ne l’a connaissez pas, c’était une écrivaine féministe qui avait soufflé ses 96 bougies cette année et qui a écrit pleins de trucs intelligents et qui a révolutionné la vie des femmes. Catel c’est une autrice aussi, mais dessinatrice plutôt, et en se rencontrant pour un article, une amitié se noue et l’idée de ce livre est née. Au fil de leurs rencontres, Groult évoque son enfance, son adolescence et comment elle a progressivement été engagée dans le féminisme. Comment elle a modelé sa propre pensée et comment elle a finalement osée en faire part au monde.
Pour moi, les biographies sont devenues au fil des années comme des friandises. Une parenthèse dans mes lectures habituelles pour plonger dans la vie quelqu’un.e de complètement différent.e et essayer d’ouvrir mon esprit à d’autres modes de vies, pensées, etc. Contrairement aux romans qui sont en général assurés d’avoir une certaine continuité et logique, une vie n’en n’a pas et bizarrement d’en découvrir d’autres que la mienne m’aide à me réconcilier avec ce fait.
Alors ouvrir un bouquin avec une ardoise vierge, en m’autorisant à ne pas juger, m’a permit de découvrir, fascinée, la vie des parents de Benoîte, de la sienne, de ses enfants. Découvrir ses opinions (« La BD ce n’est pas de la littérature » etc.) et ses choix et ce qu’elle avait fait de sa vie. Je me suis sentie terriblement impressionnée par ses prises de positions et inspirée aussi. Je me suis rendue compte cette année que je ne veux rien d’autre que d’étudier plus avant le féminisme, l’histoire des femmes, et cette BD m’a encore plus emballé dans ce projet. Les dessins sont chouettes aussi, et avec la longue vie de Benoîte on peut traverser le 20e et le 21e siècle et voir l’évolution des droits des femmes, des opinions, des modes de vie.
Bref c’est vraiment chouette et ça vous donne envie de lire tellement d’autres choses.

« L’anomalie dans la langue souligne l’anomalie dans la société. Chercher à féminiser n’est pas un caprice mais un besoin d’intégration sociale. Il paraît que le langage évolue de lui-même, sans recommandations, FAUX ! La langue française n’a jamais cessé d’être codifiée, rectifiée. »

On pourrait penser que j’ai eu envie de lire A room of one’s own (Une chambre à soi) à cause de cette BD. Mais en fait il était sur ma liste de bouquins à lire pour préparer mon sujet de mémoire et je suis finalement rentrée dedans ! J’avais essayé plusieurs fois au cours des années précédentes de le lire, et j’avais soit été perturbée par la trad. française, soit complètement mise sur la touche par l’anglais. Parce que si lire Mrs Dalloway dans le texte avait été un compliqué, ce n’est rien comparé à A room of one’s own. C’est aussi maintenant pourquoi je suis fière d’avoir finalement réussi à le lire, même si j’ai dû fournir plus d’effort qu’avec mes habituelles lectures en anglais.
Basé sur le textes d’une série de conférences données dans deux universités alors réservées aux femmes à Cambridge, Woolf explore dans son essai le sujet des femmes et de la fiction. Des autrices, des femmes telles qu’elles sont représentées dans les romans, des conditions nécessaires pour pouvoir produire une œuvre, des réactions face à de telles actions. Ce qui fait la force et la tristesse de ce texte c’est que pratiquement 100 après son écriture la plupart des thèmes sont encore pertinents concernant la femme dans la société. Bien sûr beaucoup de choses ont été gagné en terme d’égalité, mais beaucoup sont encore à obtenir et de lire cela sous la plume de Woolf, en imaginant le contexte des années 30 est assez stupéfiant. Surtout que tout ce dont elle parle, de chercher à savoir comment vivaient les femmes au fil des siècles et comment cela a pu influencer leur production d’œuvres d’art semble être ce qui se fait maintenant dans le domaine universitaire alors qu’elle y avait pensé dans les années 30 !
Ce qui fait la complexité de ce texte c’est que Woolf ne se contente pas de produire un essai avec thèse, antithèse, synthèse, elle mêle son écriture si mélodieuse, ses virements de pensées au fil de ses réflexions tout en inventant des exemples, faisant des retours en arrière, introduisant de la fiction (la narratrice serait un personnage différente de l’écrivaine), mais en en sortant, et tout simplement faisant son truc de façon magistrale comme d’hab. Elle nous balance sa connaissance de la littérature, parle d’homosexualité (« Do not blush. Let us admit in the privacy of our own society that these things sometimes happen. Sometimes women do like women. »), nous alpague, nous fait réfléchir, nous balance toute la réalité du féminisme de nos jours, mais discuté par une femme il y a presque un siècle.

Le courage, l’intelligence, l’humour, la vivacité d’esprit et tout cela dans le style inimitable de Virginia Woolf. Comme si sa petite musique nous portait seule de phrase en phrase et retournait notre univers en une remarque bien ciselée. Quand on l’a lit on se dit « Mais oui, c’est ça ! C’est tout à fait ça ! ». Il y a quelques moments que j’ai trouvé un peu plus mous, ou que je n’ai pas bien compris, mais finalement tout au long de ma lecture j’étais si enthousiasmée et titillée par ses réflexions que j’avais juste envie de sourire et de balancer des citations à tout le monde. Sur chaque page j’avais plusieurs passages soulignés et j’ai même pris des notes dans les marges tellement ses idées m’obligeaient à réfléchir et à penser des trucs.
Bref, j’ai un coup de foudre.

« No need to hurry. No need to sparkle. No need to be anybody but oneself. »Lire la suite »