Des tessons d’humanité

Je suis chagrinée.
Heureuse de constater que Sylvain Tesson avait publié un nouvel ouvrage, je me l’achetais gourmande et anticipant des heures de lecture esseulée. En plus un journal, mon genre favoris. Cependant j’en ressors déçue et en colère. Cela ne m’arrive guère plus puisque (erreur ou non) je ne continue plus un livre si passé un certains nombre de pages la seule sensation que j’ai c’est l’envie de le jeter par la fenêtre (enfin ça ferait surement plaisir à l’auteur, mauvaise idée). Seulement Tesson, même s’il noie son charme et son humanité de façon très convaincante dans cet ouvrage, arrive tout de même à nous offrir de jolies pages sur les arbres qui nous consolent presque, parfois, de son ralage, de son étrange islamophobie et de ses répétitions convulsives.

Avoir l’habitude de l’auteur c’est connaître son amour pour les grands espaces, le silence, la marche mais aussi l’immobilité, ses commentaires sur la « modernité », ses pensées de lectures. Si ici nous retrouvons ses vadrouilles, ses aphorismes (comme des pâquerettes, charmantes quand en bouquet rares, étouffantes quand colonisant l’espace visuel), nous sommes curieusement pollué par un excès de réaction à l’information, aux nouvelles. Un être critiquant le besoin de répondre à tout, de se positionner à la va-vitre va commenter un nombre effarant d’événements mondiaux, avec une préférence pour la politique, Poutine (ce génie incompris, ou tortionnaire, on ne sait plus trop), le burkini, les blogs, internet, les sourates du Coran et l’islamophobie. Tesson, que j’ai découvert comme un auteur avide de culture et ayant horreur des raccourcis, parsème très généreusement son journal d’avis à la vite sur l’extrémisme islamique et fustigeant nos politiques de ne jamais agir. C’est à ce moment-là que j’aurais aimé que Tesson nous dise ce qu’il aurait fallu faire, puisqu’il a tant lu, tant voyagé, tant vu et puisqu’apparement l’action est la seule chose à faire. Au lieu de cela tout le monde en prend pour son grade (sauf Poutine), et pendant que Tesson profite d’un paysage magique à l’autre bout de la terre il se désole de la fin du monde et que personne ne pourra plus voir de beauté pareille. Jouir de la nature pour ensuite expliquer que ce ne sera plus jamais comme avant me semble un gros doigt d’honneur à quiconque se prend de rêver d’évasion. Après moi le déluge.
L’étrange schizophrénie de ce livre m’a fait douter de ma propre bonne foi. Passe d’une belle page pleine de phrases qui vous recousent l’âme, à des commentaires hermétiques virant à l’islamophobie n’est pas une gymnastique agréable. Surtout quand on estime l’auteur. L’incompréhension grandit quand une entrée fustige la mise en boite et les raccourcis mettant tout le monde dans un même panier, pour être suivi par un avis à l’emporte pièce sur le burkini. C’est surtout le fait de voir que je pourrai contrer son avis de plusieurs manières très simples et pleins de bons sens qui me hérissent. Il ne s’agit pas là de remarques sur lesquelles on pourrait hésiter, réfléchir (comme il y en a aussi dans l’ouvrage par ailleurs), mais de simples préjugés ou mauvaise foi (abhorrer des sourates qui appellent à la violence et inspirent les djihadistes, très bien ; faire comme si aucune autre religion n’avait jamais inspiré de violence sans fond, et que l’islam était le mal suprême, stupide).
Etant d’accord avec la plupart de ses remarques sur la technologie et la modernité, j’ai tout de même noté l’ironie d’un auteur qui en un mois peut passer de l’Afrique, à l’Asie, à une île, et moquer la vitesse, les avances techniques et redouter le réchauffement climatique. Tesson semble conscient de sa tendance vieux-con dans quelques sursauts lucides et pleins de cet humour torsadé et indirect que j’aime chez lui, ce qui m’a fait d’autant plus regretter que les passages suivant ces réalisations repartent comme un petit automate sur les terroristes, la fin du monde et la beauté de boire tout le temps.

Je voulais lire La marche dans le ciel enfin, je vais attendre un petit peu maintenant. Cela faisait longtemps que je n’avais pas écrit mes pensées sur un livre quelque secondes après en avoir tourné la dernière page. En espérant que mon agacement n’ait pas transformé le tout en litanie stérile Tessonienne.

Une très légère oscillation, journal 2014-2017, Sylvain Tesson (édition Equateurs, 2017).

Des relectures en anglais

Maered n’a jamais rien connu que Gilman’s cot, le campement fortifié dans les montagnes d’Annar où elle est esclave. Un jour elle découvre un magicien, caché de tous, sauf d’elle. Il semblerait qu’elle aussi ait des pouvoirs druidiques et ne puisse rester cachée à Gilman’s Cot plus longtemps.

En début d’année j’ai eu une petite crise monomaniaque de lecture de fantasy (j’ai aussi regardé The Chronicles of Shannara sur Netflix et c’était pas mal), et j’ai eu envie de relire la saga de Pellinor. The Gift est l’un des premiers bouquins que j’ai lu en anglais après Harry Potter. Je devais avoir 16 ans quand je l’ai découvert (alerte vieillesse) et si je me souvenais pas mal de l’histoire, j’avais envie de voir ce que je pourrais comprendre de plus à présent. J’ai aimé voir les annotations que j’avais fait à l’époque, les mots soulignés et la recherche de vocabulaire. Je suis d’ailleurs étonnée en le relisant de la difficulté du style et je me demande comment j’ai fait pour comprendre quelque chose il y a dix ans ; comme quoi on peut lire dans une langue étrangère sans connaître tous les mots. Je trouve toujours l’écriture de Croggon très poétique et imitant quelque peu un anglais archaïque. J’ai aimé sa mythologie et ses druides, seulement après dix ans de lecture j’ai lu plus de fantasy, et j’ai trouvé la sienne un peu banal à ce regard. Le deuxième volume m’a encore moins plu, mais je pense que mon été d’esprit n’était pas adéquat à la lecture. C’est lent et ça se savoure, là je voulais quelque chose rapidement. Cependant il demeure que Maered est une héroïne vraiment trop jeune pour moi, elle a bien 16 ans et j’ai eu envie de la secouer. J’hésite à relire la suite (il y a quatre volumes). Ça n’a pas été traduit en français à ma connaissance.

Fin de la Seconde Guerre mondiale, Juliet est une écrivaine qui a publié toutes les semaines une colonne humoristique pendant la guerre. Maintenant c’est un livre et elle fait le tour des librairies du pays. Un jour elle reçoit une lettre venant de Guernsey et une correspondance curieuse et amusante se met en place entre plusieurs de ses habitants et elle.

Alerter obsession. J’ai lu Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates deux fois en français et écouté le livre audio. Seulement je ne l’avais jamais lu en anglais auparavant. Un passage à Paris m’a permis de réparer cela et de l’acheter. Quand j’étais plus jeune et que je lisais un livre en anglais avant sa sortie française, je relisais souvent la traduction pour vérifier que j’avais bien compris, maintenant je fais le contraire et je suis contente de constater que la traduction française respecte bien l’esprit de l’original (du moins dans mon souvenir). J’ai retrouvé avec plaisir l’humour et les références littéraires des personnages (j’ai de nouveau envie de lire Charles Lamb). J’ai eu la (les) larme à l’œil, j’ai été émue et la fin m’a encore fait chaud au cœur. Au bout de la (presque) quatrième lecture certaines lettres et répliques ne me touchent plus autant, mais ça a tout de même été une relecture charmante et j’ai très envie d’écouter le livre audio en anglais maintenant (et le film !). Le format épistolaire rend l’expérience de lecture différente, mais je trouve que Shaffer s’en sort très bien pour rendre cela pertinent et fluide. Bien sûr parfois on aimerait en avoir plus (le livre est vraiment tout fin), mais il s’agit tout de même d’un bouquin que je garde au chaud dans mon p’tit cœur.

“That’s what I love about reading: one tiny thing will interest you in a book, and that tiny thing will lead you to another book, and another bit there will lead you onto a third book. It’s geometrically progressive – all with no end in sight, and for no other reason than sheer enjoyment.”

« C’est ce que j’aime dans la lecture. Un détail minuscule attire votre attention et vous mène à un autre livre, dans lequel vous trouverez un petit passage qui vous pousse vers un troisième livre. Cela fonctionne de manière géométrique, à l’infini, et c’est du plaisir pur. »

Le champignon empoisonné de Corée du Nord

C’est sur le blog de Cécile que j’ai découvert cet ouvrage. Lire un bouquin écrit par un auteur Nord-Coréen était dans mon viseur depuis un moment, et l’existence de ce recueil de nouvelles passé en Corée du Sud m’a fait franchir le pas. Au lieu d’avoir droit à un témoignage ou un ouvrage de propagande on a sept nouvelles écrites dans les années 90 et relatant la vie de divers personnages de Pyongyang à la campagne où sont relégués celles et ceux catégorisé.es «anti-revolutionnaires». Je ressors mitigée de cette lecture.

Le frisson de découverte associé à la lecture d’un ouvrage unique n’est pas arrivé ; alors que j’avais particulièrement aimé découvrir des nouvelles du Tibet dans la même veine il y a deux ans, ici les histoires et l’écriture de l’auteur (dans sa traduction) m’ont laissé légèrement de côté. Ce n’est pas que le style est mauvais, mais plutôt qu’il est figé, grinçant comme une armoire qu’on aurait pas ouvert depuis un moment. Les personnages, avec leurs histoires pour le moins tragiques, sont racontés à la troisième personne. D’ordinaire cela ne m’empêche pas de m’y attacher, mais là j’ai eu l’impression de ne jamais vraiment les voir, les suivre ou être émue. Il me semble que la traduction y est pour quelque chose ; après tout traduire une langue asiatique en français rend une certaine étrangeté, que ce soit pas la structure des phrases, le styles ou la façon dont on écrit dans un pays si différent. Mais d’autres livres écrits en japonais, chinois ou coréen ont tout de même réussi à me sembler vivants.
J’ai l’impression que l’auteur avait à la fois écrit des petits apologues destinés à ses concitoyens pour leur faire découvrir l’esprit critique, mais aussi que ça avait été spécialement dirigé à des lecteurs étrangers à cause de la façon dont il explique des choses pourtant quotidiennes qu’un Nord-Coréen connaîtrait. Ce mélange ajoute à l’étrangeté de l’oeuvre.

« Comment une chose pareille était-elle possible en ce monde ? Ce pays devait être sous le coup d’un sort maléfique, sinon comment expliquer que les hurlements du supplice de tous ces gens du petit peuple se soient transformés en ‘éclats de rire heureux’ ?»

Les histoires comme je l’ai dit sont tragiques, désespérantes même. On sait qu’il n’y a pas de lueur magique d’espoir en Corée du Nord, et même si Bandi nous présente des personnages qui aiment, se sacrifient et sont en bref capables de toute la variété de sentiments positifs (comme négatifs) dont l’humanité se targue, leurs destins sont si désespérants qu’encore une fois je suis restée extérieure. En lisant quelque chose se déroulant en Corée du Nord on a l’impression de découvrir une dystopie qui a été trop loin. Cela pourrait même sembler absurde, pas croyable. Une famille est jugée anti-revélutionnaires et envoyée à la campagne (dans un camp de travail surement) parce que leur petit enfant fait des crises de paniques en voyant le portait du dictateur accroché aux murs de Pyongyang. Une autre est reléguée à la campagne et interdite de s’élever dans l’administration parce qu’un jour le grand-père a fait mourir une boite de culture de soja ; cela va même jusqu’à interdire le petit-fils à être délégué de classe. Et même en sachant que tout cela a pu arriver sous une forme ou une autre, cette quotidienne absurdité ne m’a pas touché, j’ai honte de l’avouer, comme la violence d’un camp de travail aurait pu.
Addendum : en y réfléchissant, récemment plusieurs ouvrages ne parlant de violence terrible dans un contexte aussi compliqué que celui de Corée du Nord m’ont ému ; il me semble alors que ce n’est pas le manque de violence visuelle et immédiate qui n’a pas accroché, mais la façon dont Bandi raconte la vie quotidienne.

J’ai eu envie pendant ma lecture tout de même d’en apprendre plus sur le pays, de lire des témoignages – j’aurais peut-être dû commencer par là –, mais ensuite je me suis faite une réflexion. L’importance de cette oeuvre littéraire m’est apparue. Contrairement aux autres livres Nord-Coréen disponibles il ne s’agit pas d’un témoignage donné par des réfugiés, il s’agit de fiction ; d’une création de l’imagination faite en secret et reflétant une préoccupation littéraire et de mémoire pour quelqu’un vivant vraisemblablement encore sous le régime. Ce n’est certes pas un coup de cœur, mais comprendre cela me fait le voir dans une autre lumière et me fait vous le conseiller. La critique du régime, de par sa virulence, m’a vraiment étonnée ; on s’attendrait à ce que l’auteur se protège, mais quand on sait que simplement écrire et montrer ces destins l’enverrait en camp, qu’il critique alors ouvertement Kim-Il sung (ils ont oublié le mot dictateur dans sa bio) ne semble pas plus grave d’un certain sens.

La dénonciation, Bandi (2014 – traduit par Lim Yeong-hee et Mélanie Basnel – éditions Philippe Picquier)