Le crépuscule de la décence et du consentement

L’un de mes plaisirs (non) coupables est de lire des harlequins victoriens avec pleins de robes, de bals et de mystérieux gentlement et ladies consentant.es. Ces bouquins ne nécessitent pas beaucoup d’effort mental, et j’aime avoir quelque chose de peu stimulant à lire quand je dois aller dormir avant un partiel.
C’est ainsi que j’en suis venue à lire Disenchanted & co (La malédiction de lady Walsh) car le résumé, bien que stéréotypé, semblait promettre du steampunk romancé sympa : Charmian est une jeune femme de Torian, terre coloniale de la couronne, et gagne sa vie en mettant à jour les supercheries des prétendues mages de son pays. Cela était sans compter le ténébreux mage Dreadmore (traduction littérale de son nom, redoute plus, subtil).

Je vais centrer ma critique (dans les deux sens du terme) sur seulement certains aspects du bouquin, il y a d’autres choses intéressantes, d’autres moins (vive le deus ex machina de derrière les fagots avec un retourneur de temps), mais ce dont je vais parler annule pour moi tout intérêt que pourrait avoir le livre.
J’ai  tout d’abord été plaisantement surprise par l’écriture et la construction du roman. C’était beaucoup moins faiblard que je ne l’avais imaginé et j’aimais découvrir l’univers de Viehl. Charm était un personnage entêté et casse-cou qui me plaisait assez. Puis est arrivé Dreadmore, mage de la mort et super riche et super sexy et même que quand il vous regarde vous avez à la fois envie de le poignarder et de coucher avec lui. Charmante combinaison. Vous connaissez sans doute la blague suivante : si Christian Grey dans Fifty Shades avait été moche et pauvre on ne l’aurait pas vu dans un blockbuster mais dans un épisode d’Esprits criminels. C’est à peu près la même chose dans Disenchanted & co et même en plus malsain si c’est possible.
Dés que Dreadmore est arrivé j’ai prié : s’il vous plaît, faites que la gentille jeune fille ne succombe au pervers qui la suit, la menace et a déjà essayé de la kidnapper. Manque de pot ça n’a pas manqué. Tel un livre écrit exprès pour illustrer cette très bonne vidéo sur les romances prédatrices (en anglais avec des sous-titres français), tout ce qui est de plus vil, tordu et incidieux dans les romances s’est présenté à l’appel. Posons le contexte : Charmian déteste Lucien Dreadmore, Lucien Dreadmore menace plusieurs fois Charmian de la violer si elle ne se tait pas (« You’ll see what I can really do if you don’t shut up ») ((un vrai gentleman on est d’accord)), l’a fait kidnapper, droguer, lui ment, la séquestre, et lui raconte qu’il la fait suivre et enquêter depuis leur première rencontre tel un creeper sorti des rêves de Donal Trump. Commen Charmian ne pourrait-elle pas succomber voyons ? Et elle ne le fait pas jusqu’à ce que Lucien la poursuive dans un labyrinthe après qu’elle se soit échappé, qu’il l’a frappe, l’a déshabille et lui demande si elle veut bien make sweet love to him (faire des bébés) dehors, sur des graviers, après qu’il l’ait menacé et qu’elle ait craint pour sa vie. Mais là la magie insidieuse du sexisme entre en scène, en fait Charmian le trouve sexy même si elle voudrait l’asssiner. Et après avoir été mise dans des conditions de stress extrême et pouvant faire emprisonner le mec, le fait qu’il lui demande si elle veut bien se faire violer, lui fait se rendre que c’est un bon gars. Tout est normal. Puisque tout le monde sait que c’est ainsi que le consentement fonctionne. Que des femmes qui ont été chassé, menacé et violenté sont à mêmes de décider si elle veulent coucher avec leur attaqueurs serait un concept des plus intéressant s’il n’était pas en réalité insultant, malsain, dangeureux, et propageant l’idée que quand des femmes disent non il vaut mieux être sûre qu’elles ne pensent pas oui en les kidnappant et les attaquant.

Le pire est que je ne sais pas si j’aurais été si remontée, et si alerte aux signes de cette romance malsaine si je n’avais pas d’abord vu la vidéo que je vous ai partagé et n’avais pas un peu réfléchi à ce qu’il disait. Parce que finalement c’est un schéma de romance des plus communs : le ténébreux qui est vilain avec sa belle parce qu’il a eu une enfance difficile et qui la maltraite parce qu’elle le frustre sexuellement. Et que la femme tombe sous son charme parce que quand il l’a touche (même s’il vient de la violenter deux secondes avant) ça fait comme du chaud dans son ventre et parce que en fait il voulait la protéger, ben oui Archimède, ça tombe sous le sens. Le pompon est tout de même la fin, je vois spoile allégrement vous n’allez pas me lire cette horreur, lorsque remontant le temps Charmian sauve la vie de Dreadmore et que son attitude devient celle d’un homme normal puisqu’elle ne lui résiste plus. L’autrice annule ainsi son comportement d’agresseur et laisse présager une romance conventionnelle. Ben oui il est gentil maintenant, donc ça va.

Lire des Harlequins oui, lire des farces de violences faites aux femmes sous couvert de romance, non merci.

“As much as I hated him and his spectacular arrogance, Lucien had employed his unsavory [tu veux un synonyme poulette? perverse, illegal, et degrading sont là pour toi] methods in an attempt to protect me [bon bah tout va bien alors]. Whatever we had been to each other before last night, the man and I were no longer enemies. I didn’t know what we might become, but our interlude in the maze had changed everything.”

“’We all have our weaknesses.’ His expression became shuttered. ‘You needn’t worry. I’d never use my power on you unless you were in danger.’” [Je suis trop rassurée d’un coup mate]

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En hiver

Trois est le plus moment que j’ai jamais laissé entre deux articles publiés, mais au moins ainsi vous aurez encore plus envie de lire celui-ci (comment ça plus personne vient ici ?).

Qui dit dernière années de master, dit beaucoup de boulot et beaucoup beaucoup de stress (inutile). Je lis donc moins que si j’étais sur une île déserte en Sibérie, mais lorsque je peux me blottir dans mon lit et ne plus penser à rien qu’à un bouquin, c’en est d’autant plus prenant. Fin d’année oblige j’ai envie de vider mes PAL papier et numérique et c’est ainsi que j’ai lu ces trois nouvelles.
J’ai découvert les Vintage short l’année dernière je crois (?) et je les aime parce qu’ils me permettent de découvrir des auteu.trices du monde entier en peu de pages. C’est ainsi que j’ai enfin lu Chimamanda Ngozi Adichie. The Shivering et Imitation viennent tous les deux d’un même recueil de nouvelles : The Thing Around Your Neck (traduit chez Folio sous le titre Autour de ton cou) et il est maintenant dans ma wish-lit car j’ai beaucoup beaucoup (beaucoup de beaucoup aujourd’hui) aimé ce que j’ai lu.
J’ai eu la même sensation en lisant Zoyâ Pirzad et son Goût âpre des kakis ; j’ai découvert une écriture subtile, un point de vue, des personnages finement sculptés, et surtout une culture Nigérienne dont j’ignorais tout. Bref, hop allez-y. Dans le même genre j’ai découvert Toni Cade Bambara et si l’écriture et l’ambiance sont différentes d’Adichie, je suis tombée le charme de son voix fine et élégante. Et maintenant je veux aussi lire tout ce qu’elle a fait (et dans le même temps découvrir plus d’auteur.rices Afro-Américain.es).

J’avais acheté L’éternelle histoire lors d’une bourse aux livres à la fac. Je n’avais jamais rien lu non plus de Karen Blixen et je me disais qu’augmenter ma culture littéraire danoise serait une bonne idée. Et je suis ravie de ma découverte. J’ai été séduite par l’écriture de Blixen, c’est beau comme un flocon de neige (on sent que la seule chose que je sais du Danemark c’est qu’il y neige des fois ?) et ça résonne pour moi avec le même pouvoir de narration et d’association qu’un conte des Mille et une nuits. Je vois donc d’autres Blixen dans mon avenir.

Imprudence (The Custard Protocol, 2 – traduit en français) n’est pas le seul bouquin de Gail Carriger que j’ai lu dernièrement ; avant cela il y a eut sa novella Romancing the Werewolf centré sur le couple de loup-garous Lyall et Biffy (on sent le changement de sujet après Blixen). Contrairement à sa précédente novella romance je n’ai pas apprécié autant que je l’aurais espéré, mais ça m’avait quand même donné envie de lire la suite des aventures de Rue et voir si j’arrivais à l’apprécier plus. En effet le volume précédent Prudence m’avait un poil déçu après avoir attendu de revoir les personnages que j’avais apprécié dans Le protectorat de l’ombrelle (The Parasol Protectorate) et Rue ne m’avait pas séduite. Heureusement ce volume-ci fait toute l’exposition de personnage et le character development dont Rue aurait eu besoin dans le volume précédent. La force de Carriger c’est quelle arrive à vous faire aimer un personnage qui au demeurant pourrait vous donner des envies de meurtre (une petite aristocrate sûre d’elle qui ne réfléchit pas trop), et vous montre qu’il est aussi intéressant d’apprendre à connaître des personnages qui ne sont pas juste gentils ou secrètement blessés. Il y a des choses qui m’ont moins plu, mais pour un bouquin lu pour se distraire de la fac, c’était top.
Comme toujours j’ai aimé retrouver l’écriture de Carriger, son univers steampunk et son ton pince sans rire. Je suis curieuse à présent de voir ce que donneront les autres volumes, en espérant que tout ce qui m’a plu dans celui-ci soit développé et que le personnage de Rue ne se contente pas de stagner.

Sur ce les ami.es je ne sais pas si je republierais avant mon fameux bilan de fin d’année (j’ai envie de le faire depuis janvier pensez-vous), mais en attendant, faites de chouettes lectures mes petits bigorneaux.

En été

J’ai enfin terminé de lire The Lord of the Rings. J’avais commencé à l’été 2013 et avais été soufflé par The Fellowship of the Ring. J’ai adoré retrouver la plume de Tolkien, un peu moins les phrases qui contiennent à chaque fois trois mots que je ne connais pas, et les personnages. Contrairement aux volumes précédents, je n’avais pas vu l’adaptation cinématographique en entier, alors la plupart des choses m’étaient inconnues. J’ai vraiment vibré pendant certaines parties et j’ai même essuyé une larme quand j’ai laissé Frodo et Bilbo pour la dernière fois.
On a sous les yeux une fable épique où les personnages (sauf les hobbits cependant) sont des figures presque unilatérales. Tous s’expriment comme s’ils faisaient un discours autour de la table ronde et avait avalé un roman de Walter Scott. Cela a son charme, mais il faut y être réceptif.ve. J’ai particulièrement aimé l’humour apporté par les hobbits ainsi que leur rôle primordial dans le bouquin. By the way j’ai trouvé l’alternance des points de vue plus dynamique et mieux réalisée que dans The Two Towers. Je n’ai pas envie d’écrire un pavé sur ce que The Lord of the Ring représente pour moi, mais en tout cas je vous le conseille, et si possible pas dans l’horrible traduction française ; j’ai encore des frissons des quelques passages que j’en ai lu.

J’ai continué dans la fantasy avec la série de La passe-miroir de Christelle Dabos. Le premier volume trouvé pour 50 centimes à Emmaüs, j’ai été très agréablement surprise. L’écriture était maîtrisée, l’univers onirique avec des relents du Château ambulant de Miyazaki et j’avais adoré découvrir Anima avec leur langage si coloré et amusant. Ophélie n’est pas une héroïne commune et son évolution au fil des trois volumes m’a bien intéressée ; les autres personnages sont également chouettes, Thorn qui n’est pas le personnage masculin principal auquel on pourrait s’attendre, et tous les autres aussi qui donnent de la couleur à cette histoire. C’est une fantasy qui est loin d’être genrée et cliché et ça fait tellement de bien ! Après le manque certain de figures féminines en relief dans Tolkien, j’ai enfin respiré.
J’ai lu avec plaisir les trois volumes publiés, et malgré leur quelques 500 pages chacun je n’ai pas vu le temps passer. J’aurais des bémols après ma première impression ravie, mais ne boudons pas notre plaisir, quand la suite sortira je serai impatiente de la lire (en espérant que cela ne sera pas dans deux ans ; attendre une suite de série était un sentiment qui ne me manquait vraiment pas).

J’ai aussi lu Gifts d’Ursula K. Le Guin. Il s’agit du premier volume de la série dont j’avais lu le deuxième, Voices (on aura compris qu’ils peuvent se lire dans le désordre). Ayant beaucoup aimé ce dernier j’étais impatiente d’en découvrir un autre. J’ai retrouvé avec plaisir la plume particulière de Le Guin, et certains des personnages qu’on découvre dans Voices, mais il m’a manqué un petit quelque chose. Si j’ai adoré l’inventivité et les détails de la société qu’elle décrit, l’histoire m’a semblé rester plate. J’admet que j’étais plutôt fatiguée quand je le lisais, aussi cela ne va-t-il pas m’empêcher de découvrir le dernier volume de la trilogie, seulement Gifts ne sera pas mon préféré pour le moment.
Et pour finir j’ai redécouvert un court livre audio que j’avais déjà écouté plusieurs fois il y a quelques années. Je donne des cours particuliers en ce moment et j’ai pris des passages de ce livre en dictée pour mon élève ; cela m’a terriblement donné envie de le réécouter. C’est un roman jeunesse qui ne casse pas quatre pattes à un canard au final, mais je l’ai trouvé vraiment astucieusement écrit et parfait pour un livre audio. Les interprètes faisant la lecture donnent vie aux personnages et mon seul gros bémol est la musique de fin et début de chapitre qui m’a tapé sur le système. On ne parlera pas par contre de personnages féminins, les seuls présents sont une vieille femme faisant la cuisine et une mère effrayée par un fantôme. J’ai cependant vraiment aimé retrouver une histoire que je connaissais et qui est parfaite pour un été ; transporté.es au bord de la mer, dans une vieille bâtisse, le mystère du cheval fantôme est un plaisant moyen de passer la soirée.