Avis express #5 | Raconte moi des histoires

« Il est parfaitement absurde de désigner par le mot moyen (…) une période de mille années de l’histoire de l’humanité. »

Il y a deux ans j’avais adoré La femme au temps des cathédrales de Régine Pernoud. Du coup j’avais acheté ce court essai pour continuer mes découvertes historiques. Son précédent bouquin m’avait fait découvrir une flopée de femmes fascinantes et réviser ce que je pensais savoir sur le dit Moyen Âge. J’espérais que cet essai étoffe cela. Et en effet par certains côtés j’ai passé un agréable moment instructif ; j’ai appris l’état de la recherche historique (dans les années 80), vu comment les temps féodaux en étaient venus à être synonymes d’âges obscurs, et j’ai eu envie de découvrir encore plus de choses sur le sujet. Seulement même si ce bouquin fait 150 pages tout mouillé, j’ai eu du mal à le lire rapidement. Régine Pernoud a un style bien à elle et s’adresse à un lectorat qui est censé savoir une tartinade historique pleine de pédanterie et je ne me suis pas reconnue dans ce qu’elle exprimait. C’est aussi très ancré dans le milieu historique d’il y a trente, quarante ans, et si cela est plutôt intéressant pour qui aime l’historiographie, c’est assez aride et alourdit le propos puisque Pernoud répond presque directement à des détracteurs. On perd donc un peu de temps en assertions et rectifications de travaux d’autres historiens qui semblent bien assommants. En bref je vous conseille joyeusement La femme au temps des cathédrales, mais pas forcément ce petit dernier.

Pour en finir avec le Moyen Âge, Régine Pernoud (1979)


Je ne vais pas encore m’étaler sur ma passion pour l’époque victorienne, mais évidemment je ne pouvais pas résister à cet ouvrage. Je l’ai acheté il y a de cela plusieurs années, pour fêter l’obtention de mon BTS je crois. J’avais accompagné ma commandé du fantastique beau livre Dickens’s Victorian London et si ce nouveau bouquin m’a appris pas mal de choses, je ne l’ai pas autant apprécié que le précédent.
Au fil de ces pages joliment mises en pages et illustrées nous découvrons la vie des serviteurs pendant l’époque victorienne et edwardienne. Les informations d’ordres pratiques sont intercalées d’extraits de journaux, magazines et témoignages. Même en m’y connaissant déjà un peu j’ai découvert pleins de petits détails qui ont réjouit la victorianiste en moi. J’ai par contre déploré le manque d’images « authentiques », comme dans le livre sur Dickens par exemple. Evidemment les archives visuelles sur les domestiques ne sont pas ce qu’il y a de plus étoffées et des photographies de reconstitutions ponctuent l’ouvrage.
Le ton de l’autrice est plaisant, et si vous êtes allergique à la possible lourdeur d’essais historiques vous devriez apprécier celui-ci ; c’est tellement peu « pompeux » qu’à certains moments j’avais envie d’annoter mon exemplaire par de nombreux : mais où est la source ? L’autrice prend en effet plus un ton de conteuse que d’historienne et quand j’aurais aimé avoir des faits nus, elle nous offre des narrations qui m’ont semblé un peu approximatives. De plus le bouquin étant assez dense je n’avais pas envie de le lire régulièrement et j’ai traîné la lecture sur trois semaines ; le début s’était lu plutôt vite et avec intérêt mais à partir de la troisième partie l’autrice se répète beaucoup. En lisant l’avis de Mlle Alice j’en ai conclu que ça a dû être fait à dessein, prenant en compte que la plupart des lecteurs ne parcouraient pas le livre du début à la fin mais picoraient ça et là, cependant pour la lectrice de l’ouvrage dans l’ordre les dernières parties ont légèrement fait baisser mon opinion du bouquin.
Cela fait déjà plusieurs mois, années, que je ne vous parle plus du niveau d’anglais d’un bouquin. Je dois bien avouer que maintenant je ne saurais plus juger de la difficulté de lecture associée à la langue. Le bouquin est certainement parsemé de termes historiques (que j’ai aimé collecter), mais le style ne me semble pas compliqué outre mesure.

Life Below Stairs, In the Victoriand and Edwardian Country House, Siân Evans (2011, National Trust)

Un mois en coup d’vent | Mai 2017

Parce que même si maintenant je fais des billets (semi-réguliers) regroupant mes lectures, je ne vous parle pas de tout. Comme parfois je n’aurais même pas un paragraphe moyen à sortir, mais plutôt une ligne ou deux, voici les choses que j’ai découvertes au mois de mai et donc je ne vous ai pas encore parlé.

• Anne’s House of Dreams, L.M. Montgomery (1917 – Livre audio, 7h22 d’écoute, lien pour le télécharger gratuitement)
Je ne vous en ait parlé que dans des bilans de lectures annuels sur ce blog, mais depuis quelques années j’écoute les livres audio en anglais de la série Anne of Green Gables (Anne et la maison aux pignons verts). Classique de la littérature de jeunesse canadienne, je suis charmée par la voix de lectrice, la poésie et le merveilleux de l’histoire et retourner auprès de ces personnages me plaît toujours autant. J’aime savoir que Montgomery va créer un cocon et que tout finira bien à la fin malgré des péripéties. Je noterai cependant un petit bémol pour ce volume (le cinquième de la série), Anne qui est un personnage si imaginatif et pleins de volontés perd de son agentivité et sa relative passivité m’a déçue.

• Carnets de thèse, Tiphaine Rivière (2015)
Jeanne, prof de français en ZEP, a enfin été accepté en thèse, c’est son rêve alors tout devrait bien se passer… non ? Je n’ai pas apprécié ma lecture. A ne pas lire si vous écrivez un.e thèse/mémoire ou que vous voulez être chercheur.se. C’est très déprimant, caricatural sans être drôle (vous avez juste envie de claquer les perso, pas de rire), et s’il y a des points intéressants (administration de la fac, la famille qui ne comprend pas ce qu’on cherche en lettres et langues et comparaison avec le monde « scientifique »), j’ai trouvé ça plat, l’héroïne pénible et le dessin maladroit allié à une colorisation sans nuance.

Le boxeur polonais, Eduardo Halfon (2014, traduit de l’espagnol, Guatemala, Albert Bensoussan)

« La littérature n’est qu’un bon tour, comme le tour d’un prestidigitateur ou d’un sorcier, qui donne corps à la réalité, et fait croire qu’il n’y en a qu’une. »

Je veux lire (au moins) un livre de chaque pays du monde, alors j’étais contente de tomber sur la littérature guatémaltèque (en plus ça rime avec pastèque) à la bibli. Mon grand-père me disait que les chiffres tatoués à l’encre verte sur son avant-bras étaient son numéro de téléphone, pour ne pas l’oublier. Je l’ai toujours cru jusqu’à ce qu’il me raconte ce qu’il c’était passé à Auschwitz. Deux nouvelles tournant autour de la mémoire, de l’invention, de la Shoah. Je pensais que ça allait être émouvant, mais au final en terminant ce petit bouquin je me suis dit : ah c’est tout ? Ce n’est pas détestable, mais ça ne m’a rien fait ressentir de particulier non plus.

Le voyage, Héctor Tizón (1988, traduit de l’espagnol, Argentine, Françoise Campo-Timal)
Un grand-père, le fleuve Bermejo et un voyage onirique avec deux enfants sur une embarcation de fortune. Contrairement aux précédentes nouvelles, et même si on pourrait les comparer, il ne se passe en effet pas grand chose sur ces cinquante pages, j’ai aimé l’écriture de Tizón. J’ai vraiment eu l’impression de me trouver dans le Gran Chaco, de suivre ces étranges personnages, d’essayer de trouver la vérités dans les propos du grand-père et espérer qu’ils arrivent à la mer. La fin est un peu un ton en dessous que le reste, mais je relirai Tizón avec plaisir.

Le champignon empoisonné de Corée du Nord

C’est sur le blog de Cécile que j’ai découvert cet ouvrage. Lire un bouquin écrit par un auteur Nord-Coréen était dans mon viseur depuis un moment, et l’existence de ce recueil de nouvelles passé en Corée du Sud m’a fait franchir le pas. Au lieu d’avoir droit à un témoignage ou un ouvrage de propagande on a sept nouvelles écrites dans les années 90 et relatant la vie de divers personnages de Pyongyang à la campagne où sont relégués celles et ceux catégorisé.es «anti-revolutionnaires». Je ressors mitigée de cette lecture.

Le frisson de découverte associé à la lecture d’un ouvrage unique n’est pas arrivé ; alors que j’avais particulièrement aimé découvrir des nouvelles du Tibet dans la même veine il y a deux ans, ici les histoires et l’écriture de l’auteur (dans sa traduction) m’ont laissé légèrement de côté. Ce n’est pas que le style est mauvais, mais plutôt qu’il est figé, grinçant comme une armoire qu’on aurait pas ouvert depuis un moment. Les personnages, avec leurs histoires pour le moins tragiques, sont racontés à la troisième personne. D’ordinaire cela ne m’empêche pas de m’y attacher, mais là j’ai eu l’impression de ne jamais vraiment les voir, les suivre ou être émue. Il me semble que la traduction y est pour quelque chose ; après tout traduire une langue asiatique en français rend une certaine étrangeté, que ce soit pas la structure des phrases, le styles ou la façon dont on écrit dans un pays si différent. Mais d’autres livres écrits en japonais, chinois ou coréen ont tout de même réussi à me sembler vivants.
J’ai l’impression que l’auteur avait à la fois écrit des petits apologues destinés à ses concitoyens pour leur faire découvrir l’esprit critique, mais aussi que ça avait été spécialement dirigé à des lecteurs étrangers à cause de la façon dont il explique des choses pourtant quotidiennes qu’un Nord-Coréen connaîtrait. Ce mélange ajoute à l’étrangeté de l’oeuvre.

« Comment une chose pareille était-elle possible en ce monde ? Ce pays devait être sous le coup d’un sort maléfique, sinon comment expliquer que les hurlements du supplice de tous ces gens du petit peuple se soient transformés en ‘éclats de rire heureux’ ?»

Les histoires comme je l’ai dit sont tragiques, désespérantes même. On sait qu’il n’y a pas de lueur magique d’espoir en Corée du Nord, et même si Bandi nous présente des personnages qui aiment, se sacrifient et sont en bref capables de toute la variété de sentiments positifs (comme négatifs) dont l’humanité se targue, leurs destins sont si désespérants qu’encore une fois je suis restée extérieure. En lisant quelque chose se déroulant en Corée du Nord on a l’impression de découvrir une dystopie qui a été trop loin. Cela pourrait même sembler absurde, pas croyable. Une famille est jugée anti-revélutionnaires et envoyée à la campagne (dans un camp de travail surement) parce que leur petit enfant fait des crises de paniques en voyant le portait du dictateur accroché aux murs de Pyongyang. Une autre est reléguée à la campagne et interdite de s’élever dans l’administration parce qu’un jour le grand-père a fait mourir une boite de culture de soja ; cela va même jusqu’à interdire le petit-fils à être délégué de classe. Et même en sachant que tout cela a pu arriver sous une forme ou une autre, cette quotidienne absurdité ne m’a pas touché, j’ai honte de l’avouer, comme la violence d’un camp de travail aurait pu.
Addendum : en y réfléchissant, récemment plusieurs ouvrages ne parlant de violence terrible dans un contexte aussi compliqué que celui de Corée du Nord m’ont ému ; il me semble alors que ce n’est pas le manque de violence visuelle et immédiate qui n’a pas accroché, mais la façon dont Bandi raconte la vie quotidienne.

J’ai eu envie pendant ma lecture tout de même d’en apprendre plus sur le pays, de lire des témoignages – j’aurais peut-être dû commencer par là –, mais ensuite je me suis faite une réflexion. L’importance de cette oeuvre littéraire m’est apparue. Contrairement aux autres livres Nord-Coréen disponibles il ne s’agit pas d’un témoignage donné par des réfugiés, il s’agit de fiction ; d’une création de l’imagination faite en secret et reflétant une préoccupation littéraire et de mémoire pour quelqu’un vivant vraisemblablement encore sous le régime. Ce n’est certes pas un coup de cœur, mais comprendre cela me fait le voir dans une autre lumière et me fait vous le conseiller. La critique du régime, de par sa virulence, m’a vraiment étonnée ; on s’attendrait à ce que l’auteur se protège, mais quand on sait que simplement écrire et montrer ces destins l’enverrait en camp, qu’il critique alors ouvertement Kim-Il sung (ils ont oublié le mot dictateur dans sa bio) ne semble pas plus grave d’un certain sens.

La dénonciation, Bandi (2014 – traduit par Lim Yeong-hee et Mélanie Basnel – éditions Philippe Picquier)