Le nombre de bêtises qu’une personne intelligente peut dire dans une journée n’est pas croyable.

« Oui, tout cela pourrait bien disparaître, et cet effort de culture qui nous paraissait admirable (et je ne parle pas seulement de la française). Du train dont on va, il n’y aura bientôt plus grand monde pour en sentir le besoin, pour la comprendre ; plus grand monde pour s’apercevoir qu’on ne la comprend plus. »

J’ai acheté Journal (1939-1942) sur un coup de tête il y a quelques années. J’ai une passion pour les journaux d’écrivains, et cet exemplaire décrépi de 1946 m’appelait : le papier jauni et poreux, les rebords de pages inégaux à cause de la coupe des cahiers, les caractères du texte en relief et courant sous les doigts de la lectrice. Quelques fois déjà j’avais voulu m’y mettre, surtout après que des attentats aient eu lieu, pour voir comment quelqu’un ayant vécu une époque encore plus troublée pouvait s’en accommoder. Il se trouve qu’il ne s’agissait pas là des meilleurs moments pour lire le récit d’années de guerre et d’occupation, et ce n’est qu’au lendemain de l’élection présidentielle, avec mon anxiété redescendue à un niveau raisonnable, que j’ai pu m’y plonger.
La prose de Gide est un délice. Il faut prendre son temps pour savourer ses phrases, le tout accompagné d’une édition originale, et s’imaginer l’époque, ce qu’on aurait ressenti. Comme lorsque j’ai découvert la plume de Joseph Kessel, j’ai vu en Gide un frère humain, comme quelqu’un de familier enfin reconnu dans une foule d’inconnus indifférents. J’ai aimé suivre ses réflexions sur la guerre, la révolte, les raisons de la défaite et la façon dont les Français (selon lui) s’accommodaient de l’occupation. Certainement un intellectuel vivant en France libre peut se permettre des états d’âmes qu’un paysan en zone occupée n’aura pas le luxe de se raconter, et j’ai pensé à mon grand-père caché pendant six mois dans une cache de un mètre sur un pour échapper au travail forcé pendant que Gide se plaignait de n’avoir pas de steak à la fin de son repas. Il faut bien avouer qu’une partie non négligeable de la population française n’a pas souffert des mêmes restrictions et peur, alors son témoignage, pour irritant qu’il puisse être parfois si l’on pense à ceux ayant plus souffert, n’en n’est pas moins édifiant. D’autant que Gide ne se cache pas des privilèges qu’il possède. Je comprends de plus le tollé qu’a pu créer la publication de certains des passages de ces journaux quand Gide écrit :

« Si la domination allemande devait nous assurer l’abondance, neuf Français sur dix l’accepteraient ; dont trois ou quatre avec le sourire. (…) Le sentiment patriotique n’est du reste pas plus constant que nos autres amours qui, certains jours, si l’on était parfaitement sincère, se réduiraient à bien peu de chose ; mais l’on ose rarement s’avouer le peu de place qu’ils tiennent alors dans nos cœurs. »

Comme avec ma relecture de Mes bibliothèques de Varlam Chalamov, j’ai été touchée par les passages où Gide parle de ses lectures et la façon dont il choisit de retranscrire son ressenti. Nous ne sommes certes pas d’accord sur tout (ne pas aimer Les trois mousquetaires, franchement), mais quand il parle de Racine, Colette, ou Steinbeck je souriais. Je trouve les journaux en général pleins de belle humanité inattendue et un passage sur un chandail perdue peut autant compter qu’une réaction à la capitulation de Vichy. Cependant le bas blesse parfois. Gide qui semblait être un homme plutôt ouvert d’esprit, enclin à se remettre en question et à ne pas haïr indifféremment les Allemands, peut faire preuve d’un sexisme violent et hors de propos. Alors que nous parcourons ses impressions de lectures, nous apprenons avec plaisir que « la plus intelligente des femmes reste, dans le raisonnement, au-dessous du moins intelligent des hommes. », je vous épargne la suite. Ces éclats misogynes aussi incongrus que banals (les femmes sont trop sentimentales, etc.) font baisser cette lecture dans mon estime, mais le reste est si intéressant et riche que cela ne parvient pas entièrement à gâcher mon souvenir. On aura compris que je le conseille, si mon édition n’est pas la plus pratique à trouver, il me semble que les années que j’ai parcouru sont disponibles dans l’anthologie de chez Folio. Et maintenant j’ai envie de lire Alexandre le Grand de Racine.

Journal (1939-1942), André Gide (1946).

Bitterblue understood then how a person could lie and tell the truth at the same time

1233

La série des Graceling prend place dans un univers imaginaire où, séparés par une chaîne de montagnes infranchissable, plusieurs royaumes coexistent. Chez les Graceling, plusieurs territoires dirigés par des rois cupides se font la guéguerre tandis que des individus doué de pouvoirs exceptionnels, les graceling, sont la propriétés de leur souverain et doivent leur obéir. Dans le premier volume nous découvrons Katsa, assassin pour son oncle le roi, censément sans sentiments et conscience. Mais l’arrivée d’un prince graceling étranger pourrait bien changer tout ça. Fire au contraire se déroule de l’autre côté des montagnes, dans un pays sans graceling où les monstres (humains, animaux aux couleurs et aux pouvoirs saisissants) terrorisent et fascinent le pays.

En 2013 et 2014 Fire et Bitterblue étaient dans mes coups de cœur de l’année. Sans originalité, ils y seront de nouveau en 2017.
Je suis toujours dans une période fantasy, mais plutôt que de découvrir quelque chose de nouveau, j’ai voulu repartir dans un territoire familier. Fire, tellement il m’avait plu la première fois, m’a semblé le choix idéal. Et j’ai adoré cette relecture. J’ai aimé voir comment à quatre ans d’écart mon anglais avait évolué. J’ai trouvé plus de nuances dans la plus de Cashore, un vocabulaire et une syntaxe plus intéressante que je ne me souvenais et surtout j’ai de nouveau adoré son univers et tout ce qu’elle met en place.
Contrairement à une récent lecture, Touch of power de Maria V. Snyder, j’ai aimé retrouver quelque chose de complexe. Un univers qui ne se contente pas de faire de la fantasy médiévale habituelle et une romance qui ne prend pas le pas sur une intrigue politique. Une intrigue qui d’ailleurs parvient à relier tous les volumes ensembles sans que cela semble artificiel et forcé.
Fire est sans doute mon doute personne préféré de cette saga ; alors que Katsa me laisse un peu indifférente, et que j’aime plutôt Bitterblue, Fire a vraiment quelque chose qui résonne en moi. J’ai suivi ses dilemmes avec attention, j’ai aimé que Cashore présente, dans ces trois volumes, des personnages variés que ce soit en terme de genre, caractère, orientation sexuelle, race.

Le fait de présenter des population qui ont évolué en parallèle mais sans contact, permet de montrer comment des sociétés peuvent différer. La rencontre qui fini par arriver entre eux est d’autant plus intéressante qu’on peut voir des personnages qu’on connaît par les yeux de gens qui ne sont ni familiers ni avec leur culture, leur langue ou leurs coutumes. Cela fait d’autant plus de choses à applaudir chez l’autrice.
J’ai trouvé que sur toute la série Cashore a fait des choses vraiment intelligentes et pertinentes ; je pense notamment à l’intrigue de Bitterblue, qui sans vous spoiler, met en scène une problématique très dure et qui permet de beaucoup réfléchir. J’ai apprécié que ces trois héroïnes soient fortes, mais différemment. Que Cashore nous montre qu’un personnage principal féminin ne doit pas correspondre à une suite de qualités identiques ; et c’est le cas aussi pour ses personnages masculins.

« My kingdom’s challenge, she thought, is to balance knowing with healing. »

Je n’ai pas relu ces volumes dans l’ordre, mais puisqu’ils ne se déroulent pas les uns à la suite des autres, je ne pense pas que ce soit un problème. Il faudrait toutefois garder Bitterblue pour la fin pour plus de clarté. En redécouvrant Graceling que j’avais la première lu en français, je me suis rendue compte une fois de plus de la faiblesse de la traduction, mais aussi que ce n’était pas de sa faute si je n’avais pas apprécié ce volume énormément à l’époque. Je trouve l’intrigue de Graceling plus lâche, et le personnage de Katsa moins intéressant pour moi. J’ai toutefois beaucoup apprécié qu’on nous présente une femme ne désirant pas d’enfant, ni de mariage, sans pour autant refuser l’amour et la façon dont son partenaire s’en accommode. Après FireBitterblue est mon préféré.
Après avoir relu ces volumes je me retrouve à vouloir en apprendre plus sur ces personnages, cet univers, je voudrais y retourner. J’ai assurément envie d’avoir ces bouquins sur mes étagères maintenant, plutôt que sur ma liseuse, parce que je sais que je voudrai les relire encore.

En français, les trois bouquins se nomment: Graceling, Rouge et Bitterblue. Big up à la nouvelle fonctionnalité Goodreads qui me permet d’enregistrer ses relectures !

Avis express #2 : Le noir de Mansfield Park

kuro

Kuro est une voyageuse ; dans un pays aux accents de contes de fées, accompagnée d’une chauve-souris et de deux petites filles étranges, elle est à la recherche de quelqu’un. Une sorcière noire peut-être.

Si je me souviens bien j’ai lu les deux premiers tomes de cette série il y a au moins cinq ans. J’avais tout de suite été séduite par l’étrangeté, le trait de crayon et la beauté qui ressort de l’histoire. Résumer ce dont ça parle n’a presque aucun intérêt puisque l’un des grands plaisirs à la lecture est de découvrir, par des sauts temporels, des phrases en passants, le passé des personnages, leurs buts, leurs blessures. Les références aux contes de fées, l’importance des récits, tout s’orchestre pour créer une histoire douce-amère attachante et terriblement marquante.
J’ai particulièrement aimé ces deux volumes pour les réponses qu’ils apportent sur les précédents ; les fils temporels se regroupent, on comprend mieux pas mal de choses et mon petit cœur s’est serré à certains chapitres. Je veux très certainement la suite et ce serait chouette que chaque volume ne soit pas publié à trois ans d’écart à chaque fois.
♫ Sinon l’ambiance se prête bien à Stay gold de First Aid Kit.

frise-2

mansfield-parkFanny Price est élevée dans la famille riche de sa tante Bertram à Mansfield Park. Parente pauvre, elle serait inférieure à ses cousins et ne devraient aspirer qu’à rendre service. Seulement Fanny grandit et la vie calme et élégante de Mansfield va être troublée par de nouveaux voisins.

C’était le dernier Austen qu’il me restait à lire et je me le gardais au chaud, parce qu’un monde sans Austen à lire est bien triste. Seulement contrairement à ses cinq autres romans, plutôt que de suivre une héroïne on découvre plusieurs personnages, et pas forcément des plus sympathiques. Ajoutons à cela que Fanny est assez quelconque, sans caractère la plupart du temps, mais quand elle a un sursaut de personnalité elle craint carrément par la brusquerie de ses jugements. C’est aussi long et il ne se passe rien pendant deux cent pages puis l’histoire est pliée en cinq. Et ne parlons pas d’Edmund, cette romance est vraiment louche (les trucs entre cousins, brr). Mrs Norris est l’un des personnages les plus horribles que j’ai jamais rencontré ; Catherine de Bourg à côté c’est une débutante.
Il est vrai que l’écriture, l’ironie, la description de la société sont toujours autant passionnantes et pointues. Je trouve même intéressants de voir comment on pourrait considérer le roman comme l’histoire d’un homme qui va presque choisir la mauvaise épouse, mais je suis incapable d’aimer un bouquin avec tellement de personnages détestables, et une construction qui ne m’a vraiment pas semblé la mieux réussie. Bref, ça n’a pas été un coup de cœur. Et l’adaptation avec Billie Piper est aussi bof que le bouquin.